Le curé d'Ars

LE SAINT CURE D'ARS : JEAN-MARIE-BATISTE VIANNEY

 

C'est à Dardilly-le-Bas, petit bourg situé à quelques kilomètres de Lyon que naquit, le 8 mai 1786, Jean-Batiste Vianney, de Mathieu Vianney, cultivateur, et de Marie Baluse.

Sa mère fut pour lui un guide sûr et rempli des plus hautes vertus chrétiennes. Soixante-dix ans plus tard, Jean-Batiste écrira : « La vertu passe facilement du cœur des mères dans le cœur des enfants... Jamais un enfant qui a le bonheur d'avoir une bonne mère ne devrait ni la regarder ni penser à elle sans pleurer. » Il était cependant d'un caractère impétueux mais il s'attacha à réprimer ses penchants naturels et fut au contraire, pendant toute sa vie, un admirable exemple de douceur et de patience.

En 1791, les premières vagues de la Révolution atteignirent Dardilly. Un curé partisan du nouveau régime vint remplacer M. Rey qui était à la paroisse depuis quarante ans. La famille Vianney reçut des prêtres fidèles, les cacha et la messe était célébrée dans le plus grand mystère, tantôt chez eux, tantôt en pleine campagne où toute la famille se rendait en pleine nuit.

L'école ayant été fermée, Jean-Batiste fut envoyé aux champs pour garder les bêtes. Cette contemplation quotidienne de la nature lui donna une grande paix de l'âme et une multitude d'impressions saines et douces envahirent peu à peu le cœur de l'enfant. Il priait constamment.

D'autres petits garçons se groupèrent autour de lui. Il leur apprenait leurs prières ; il avait placé une statuette de la Vierge dans le creux d'un arbre et priait longtemps devant elle : «  Que j'étais heureux, écrivait-il plus tard, lorsque je n'avais à conduire que mes trois brebis et mon âne ! Pauvre petit âne gris ! Il avait bien trente ans quand nous l'avons perdu. Dans ce temps-là, je pouvais prier Dieu tout à mon aise : c'était l'eau du ruisseau qui n'avait qu'à suivre sa pente. »

Les années de la Terreur ne l'atteignirent sans doute que très superficiellement ; il n'était à ce moment qu'un enfant et ne devait pas se rendre compte des horreurs qui se commettaient aux environs de son village. La Révolution avait fait à Lyon de nombreuses victimes. Cependant le souvenir de sa première communion, faite pendant la seconde Terreur, en 1794, resta toujours gravé dans sa mémoire ; la cérémonie eut lieu dans le plus grand secret, dans une chambre dont on avait fermé tous les volets. Jean-Batiste avait treize ans. Il s'était préparé à ce grand acte de sa vie à Ecully, dans la famille de sa mère, où deux sœurs de Saint-Charles lui avait appris le catéchisme. «  Avant de communier, écrit un des témoins, la physionomie de Jean-Batiste se colora de rouge écarlate, son regard se fixa sur la Sainte Hostie, il versa des larmes abondantes et demeura longtemps sous l'impression pieuse après la communion. »

 

De dix-sept à dix-huit ans, il se mit au travail des champs. Il laboura, cultiva la vigne, sema le blé. Tout en travaillant, il priait. Peu à peu s'affirma en lui l'idée de se consacrer à Dieu. Il se confia à sa mère, qui acquiesça tout de suite à sa demande ; mais son père fut inflexible : Jean-Batiste le secondait dans tous ses travaux et il ne se souciait pas de perdre un aide aussi précieux. Il s'entêta pendant deux ans et Jean-Batiste aussi. Enfin, en 1805, son père consentit à le placer à l'école presbytérale que venait d'ouvrir le curé d'Ecully, M. Balley. Le jeune Vianney savait à peine lire, écrire, compter et n'avait que quelques notions de géographie et d'histoire. Ses débuts furent pénibles et il désespéra un moment d'apprendre jamais assez de latin pour devenir prêtre. Un pèlerinage à la Louvesc, sur le tombeau de saint François Régis, lui donna la grâce de réaliser assez de progrès pour ne plus se décourager. Ce fut à cette époque, pendant l'hiver de 1807, qu'il reçut la Confirmation et ajouta à ses deux prénoms celui de Baptiste.

En 1809, un grave événement faillit compromettre toute sa vie. Les séminaristes du diocèse de Lyon étaient exempts du service militaire, qu'ils fussent ordonnés ou non, suivant un privilège accordé par Napoléon Ier à son oncle le cardinal Fesh. Jean-Batiste avait donc été exempté mais, par suite d'un oubli, son nom n'ayant pas figuré sur la liste, il reçut sa feuille de route, et le 26 octobre il était dirigé vers le dépôt militaire de Lyon. Le chagrin d'abandonner sa carrière sacerdotale et la douleur de ses parents lui causèrent tant de soucis qu'il tomba malade et dut entrer à l'hôpital. Puis, le 12 novembre, il fut envoyé à Roanne. De nouveau il eu une rechute, mais le 6 janvier 1810 on lui signifia de partir avec le contingent de Bayonne. Il manqua le départ général et partit seul. C'est alors qu'il lui advint l'aventure suivante que raconte ainsi sa sœur Catherine : On le mit dans une charrette. Chemin faisant, le guide qui l'accompagnait, ayant appris la situation vraie de son compagnon, vers le soir, comme il longeaient le bois, arrêta tout à coup sa voiture et lui dit d'un ton impératif : «  Descendez vite et allez vous cacher dans cette forêt obscure et épaisse d'où j'aurai soin de venir vous tirer ensuite. » Mon frère se récria sur son devoir, sur l'obéissance aux lois, sur la volonté de Dieu. Le guide l'interrompant : «  Très bien, lui dit-il, si votre santé était bonne. Mais malade comme vous l'êtes, vous délivrez les ambulances d'un fardeau, l'armée d'une dépense et les hôpitaux d'un infirme. Pour la volonté de Dieu, qui vous dit que je n'en suis pas l'organe en ce moment ? Hatez-vous donc de descendre, de peur de nous compromettre tous deux. » Comme mon frère hésitait encore, le guide le prend par le bras, le fait descendre et, lui livrant son shako, il s'aperçoit qu'il peut à peine se traîner. Il le lui prend, l'entraîne lui-même, place le shako à côté de la route, le fait asseoir dessus et continue son chemin. »

 

Jean-Batiste rencontra alors un jeune réfractère qui l'emmena avec lui jusqu'au village des Noes. Tout le monde y était hostile au régime impérial, à commencer par le maire qui conseilla au jeune prêtre de ne pas rejoindre son régiment et lui assigna comme asile la ferme de sa cousine Claudine Fayot, où Jean-Batiste vécut une année sous le nom de Jérôme Vincent. Il demanda à être instituteur et fit là l'apprentissage de ce qu'il devait un jour accomplir dans sa paroisse d'Ars.

 

Cependant, son père à qui il avait pu enfin faire parvenir de ses nouvelles après une année de silence, voulait que Jean-Batiste se remît entre les mains de l'autorité militaire. Mais à ce moment, son jeune frère, comprenant que la vocation de Jean-Batiste était en jeu, proposa de le remplacer au service militaire, bien qu'il eûtré un numéro qui l'en exemptait. Ainsi furent levées toutes les difficultés et, en novembre 1812, Jean-Batiste Vianney entrait au Petit Séminaire de Verrières, près de Montbrison, où les études de philosophie et de latin lui furent particulièrement pénibles. Enfin, en 1813, le jour de la Toussaint, il franchissait les portes du Grand Séminaire de Saint-Irénée à Lyon. A ce moment déjà, «  le recueillement, la modestie, l'abnégation de soi, la pénitence portée jusqu'à la macération, jaillissaient de toute sa personne. Si les deux cent cinquante séminaristes lyonnais qui étaient entrés avec lui avaient été d'autres abbés Vianney, la maison de Saint-Irénée aurait retracé à la lettre, pendant les promenades et les récréations, une image parfaite d'un couvent de Trappiste. » Cependant, le latin restait pour lui lettre morte et le pauvre Vianney obtint un zéro à l'examens semestriel ; il fut invité à quitter le séminaires. Mais il se remit courageusement à l'étude, et enfin, le 2 juillet 1814, il recevait les ordres mineurs et le sous-diaconat. Le 13 août de l'année suivante, après une retraite de quelques jours, il était ordonné prêtre et nommé vicaire à Ecully.

 

Toute la paroisse s'en réjouit. Dès qu'il commença à confesser, l'abbé Vianney fut assiégé et les malades ne voulaient être asszistés que par lui. Le 17 septembre 1817, M. Balley, curé d'Ecully, qui avait toujours protégé et enseigné le jeune prêtre, mourut des privations et des fatigues engendrées par la Révolution. Malgré l'insistance des paroissiens, M. Vianney ne fut pas nommé pour le remplacer et fut envoyé à la chapellenie d'Ars, petit village de 230 habitants, dans l'Ain, à trente kilomètres d'Ecully. «  C'est une petite paroisse où il n'y a pas beaucoup d'amour de Dieu ; vous en mettrez », lui avait dit en le nommant le vicaire-général, M. Courbon.

 

Désormais Jean-Batiste Viannay est curé de campagne. C'est ce qu'il a toujours souhaité. Paysan lui-même, il se sent plus apte à semer la bonne parole chez des paysans comme lui. La paroisse d'Ars est tombée dans un état de complète indifférence et tout culte y a disparu depuis la Révolution. L'abbé Vianney se met avec courage à sa nouvelle tâche ; elle n'est pas facile et le jeune pasteur prie Dieu chaque jour de lui venir en aide. On entend s'écrier sur les chemins : «  Mon Dieu ! Convertissez ma paroisse ! » Il s'impose des austérités effrayantes, dort sur le plancher de son grenier, se donne chaque jour la discipline de fer ; il se nourrit de pain et de grossiers « matefains » qu'il fait cuire lui-même ; il n'est servi par personne : Que j'étais heurux dans le temps, écrivit-il plus tard, où j'étais seul. Lorsque j'avais besoin de nourriture, je faisais trois matefains. Pendant que je mangeais le premier, je fabriquais le second ; pendantque je fabriquais le troisième, je mangeais le second ; je mangeais le troisième en arrangeant ma poêle et mon feu. Je buvais un grand verre d'eau et j'en avais pour plusieurs jours. »

 

Il remit à neuf son église pour qu'elle fût plus attrayante et commença à enseigner le catéchisme aux enfants qui n'avaient jamais été instruits. Il visita chacun des ses paroissiens, leur donna des conseils sur leurs champs et leurs vignes, et n'eut pas de mal à entrer bientôt dans leur intimité. Peu à peu, à force de patience et de persuasion, il obtint presque totalement la suppression des danses et des cabarets. Il réussit enfin à reconstituer la confrérie du Rosaire, le 28 février 1820. Sa paroisse se réformait lentement mais sûrement ; on n'y blasphémait plus, on n'y buvait plus trop et la messe était servie par tous chaque dimanche.

 

Pour obtenir ce résultat, le saint curé d'Ars s'imposait des pénitences et des sacrifices de plus en plus austères. Il ne faisait que trois repas par semaine, se levait à deux heures du matin et se rendait à l'église à quatre heures. Il n'en sortait qu'à midi après sa messe, son catéchisme et ses actions de grâce. Il veillait si tard qu'il lui arrivait de s'endormir quelques instants à genoux devant le crucifix « comme le petit chien qui couche aux pieds de son maître ».

 

En 1830, quelques résistants profitèrent de la Révolution pour signifier au curé d'Ars de quitter le village. Des lettres anonymes furent même envoyées à l'évêque du diocèse. Jean-Batiste supporta ces épreuves avec le courage d'une conscience tranquille et les calomnies tombèrent d'elles-mêmes.

 

L'abbé Vianney avait trouvé des aides dévouées, entre autres Mlle des Garets, qu'on appelait Mlle d'Ars et qui faisait un bien immense dans toute la contrée. «  Grâce au zèle de M. Vianney, disait la baronne de Belvey, qui habitait aux environs, le dimanche, si profané dans sa paroisse avant son arrivée, devint vraiment le jour du Seigneur. Les communions y étaient nombreuses. L'église ne désemplissait pas. Aux offices qui étaient pourtant célébrés en de courts intervalles, l'affluence était très considérable. M. le curé faisait le catéchisme à une heure de l'après-midi ; on y assistait tant s'en faut comme à la messe... Puis c'était la récitation du chapelet auquel tout le monde prenait part. Au déclin du jour, la cloche appelait pour la troisième fois à l'église ; pour la troisième fois, la paroisse répondait à son appel. M. Vianney faisait alors la prière du soir et clôturait les exercices du Dimanche par une de ces touchantes homélies que j'ai entendues avec tant de bonheur. La tenue de tous ces braves chrétiens m'impressionnait, surtout celle que les mères exigeaient de leurs petits enfants. »

 

Bientôt la renommée du saint curé se répandit et on vint à Ars des environs. Peu à peu les fidèles accoururent de tout le Lyonnais. Des miracles s'étaient produits. Jean-Batiste avait fondé en 1827 un orphelinat nommé la providence qui comptait une soixantaine d'éléves et dont les ressources étaient minces. Une fois que le pain manquait, sur l'intervention de M. Vianney le grenier se trouva miraculeusement rempli ; une autre fois ce fut le pétrin qui déborda tout à coup de pâte. Il y eut aussi des guérisons. Mais le bon curé était désemparé devant cette affluence qui chaque jour grandissait ; son humilité en souffrait profondément. Il eut alors la pensée que ses miracles devaient être attribués à sainte Philomène, qui avait été martyrisée à treize ans sur l'ordre de Dioclétien et dont une relique avait été rapportée au curé d'Ars par Mll Jaricot, fondatrice de la Propagation de la Foi. Dès lors, il conçut pour la petite sainte une dévotion extraordinaire. L'église d'Ars ne désemplissait pas ; en 1845 on comptait environ cinq cents étrangers par jour. «  J'ai vu, dit M. des Garets, frère de Mll d'Ars, qui mêlait ses charités à celles de sa sœur, j'ai vu des familles entières de paysans arriver sur des chariots jusque des montagnes de l'Auvergne pour visiter le serviteur de Dieu et faire leurs dévotions dans l'église d'Ars. Des contrées voisines, tout convergeait là, à pied, en voiture, par les routes comme par les voies navigables. « 

 

Les confessions étaient nombreuses. M. Vianney devait passer au confessionnal de seize à dix-huit heures par jour, tant les fidèles recherchaient sa direction. Il acquit par la pratique du confessionnal une expérience profonde des âmes. Rigide au début de sa vie sacerdotale, ildevint de plus en plus compatissant pour l'humaine misère. Il fallait l'entendre répéter sur un ton de commisération infinie : « Ah ! Les pauvres pécheurs ! » Aussi avait-il un don tout particulier pour les attirer, les toucher et les ramener à Dieu. » «  Je lui demandai un jour, rapporte M. des Garets, combien il avait converti de gros pécheurs pendant l'année. Plus de sept cents, me répondit-il. »

 

Extérieurement, le curé d'Ars présentait l'aspect d'un saint. Il était petit de taille, mais son attitude réservée commandait le respect. Ses yeux bleus étaient vifs et limpides. Il était fin et spirituel, quoiqu'il ne fût ni un lettré ni un savant. «  Il avait l'abord le plus attrayant, la sensibilité de son cœur était extrême ; toute misère physique ou morale lui arrachait des larmes de compassion. » L'humilité fut en lui une base de tout progrès surnaturel et de toute sainteté. Elle eut beaucoup à souffrir de tout le « carnaval », comme il disait en parlant de l'affluence qui se pressait à Ars et surtout des portraits et des statues que l'on vendait de lui. Mais les commerçants lui ayant dit que c'était pour eux une source précieuse de bénéfices, il accepta de leur laisser leur gagne-pain. Il vivait dans la plus grande misère ; tous ses biens allaient aux pauvres. Il était arrivé à un degré de douceur qui étonnait tous le monde. « Jamais je n'ai pu réussir à surprendre en lui quelque mouvement d'impatience, dit le chamoine Tailhades, de Montpellier, au milieu des plus grandes importunités, j'ai trouvé M. Vianney toujours doux. Toujours riant, toujours inaltérable. » Le saint curé avait cependant contracté des infirmités très douloureuses ; il éprouvait des névralgies atroces et il souffrait d'une double hernie. Ses mortifications avaient occasionné des plaies sur son corps et il craignit même un moment la gangrène. Il portait à chaque bras un bracelet de fer, s'appliquait sur les reins un cilice de cordes tressées et dans lesquelles de longues pointe étaient incrustées.

 

La sainteté du curé d'Ars n'allait pas sans provoquer des jalousies : « J'ai été bien calomnié, écrivait-il, bien contredit, bien bousculé, Oh ! J'avais des croix, j'en avais presque plus que je n'en pouvais porter ! » On attaqua sa chère fondation de la Providence et il dut renoncer sur les instances de l'évéché ; en 1847, il la céda aux Soeurs de Saint-Joseph.

 

On a beaucoup parlé des attaques de M. Vianney par le démon. Il ne faut certes pas ajouter foi à toutes celles qu'on attribue à l'esprit malin car l'imagination populaire s'est donné là libre cours. Cependant, certaines eurent des témoins et furent reconnues par des prêtres. En 1824, M. Vianney entendit dans sa chambre des bruits étranges ; des coups violents furent frappés à sa porte : « C'était comme une armée d'Autrichiens ou de Cosaques qui parlaient un langage incompréhensible. » Les faits se renouvelaient à peu près toutes les nuits et achevaient de troubler un sommeil qu'il prenait pourtant avec tant de peine et de parcimonie.

 

« Ce vilain « Grappin », disait Jean-Marie après que des traces de démon se fussent manifestées par un incendie dans sa chambre, il n'a pu prendre l'oiseau et a brûlé la cage... Il est en colère, c'est bon signe. Il va nous venir des pécheurs. »

 

C'était vrai. Les fidèles augmentaient sans cesse et le saint curé passait sa vie dans son confessionnal, sans air et sans repos. Cependant, il jouissait de surnaturelles consolations. Pendant qu'il disait sa messe, une sorte de transfiguration se produisait dans toute sa personne. On pensait généralement à Ars que le sauveur se manifestait à lui dans l'Eucharistie. Il eut certainement des visions et on l'entendit souvent converser très naturellement avec la Sainte-Vierge. Il posséda abondamment le don des miracles : en une semaine il se produisit à Ars quatorze guérisons.

 

De 1830 à 1859, la vie du saint curé d'Ars fut toujours la même, d'une admirable monotonie. Le désir de la solitude le hantait ; il pensait à « un petit coin où il pourrait pleurer sa pauvre vie ». Il avait même demandé plusieurs fois à son évêque la permission de prendre quelque repos ; mais en vain. Enfin, dans la nuit du 11 au 12 septembre 1843, il se résolut tout à coup à partir et prit le chemin de Dardilly, son village natal. Mais le 15 septembre, les pélerins vinrent eux-mêmes le chercher en foule et, quelques jours plus tard, il était de retour parmi eux. En septembre 1853, il fuit de nouveau ; il part pour La Neylière, près de Lyon, où vient de se fonder une nouvelle Trappe, mais, au moment de partir, la foule l'assiège et s'oppose à son départ.

 

L'abbé Vianney fut le confesseur le plus extraordinaire de tous les temps, et nous avons dit comment les pénitents affluaient de tous côtés pour se mettre sous sa direction. On fut obligé de bâtir des auberges à Ars et d'y établir des services de voitures. Il venait des pèlerins d'Angleterre, d'Espagne, d'Italie. Dans la dernière année de son exercice, plus de cent mille personnes passèrent dans l'église d'Ars. Tout le monde était frappé de la sainteté qui se dégageait de sa personne : « Ses yeux étaient un foyer de tendresse et de miséricorde ; ils avaient une mélancolie surnaturelle, une puissance mystérieuse, irrésistible qui, cependant, n'a jamais effrayé personne. » Le saint prêtre avait un don de prescience qui lui faisait lire dans les âmes. On raconte qu'un avocat de la cour impériale de Lyon, venu à Ars, attendit plus de deux jours sans pouvoir s'entretenir avec Jean-Batiste. A la fin, lassé de ne pouvoir l'aborder, il vint une dernière fois et se trouva mélé à la foule des fidèles. L'abbé Vianney était en train de confesser. Tout à coup, il sort du confessionnal va s'agenouiller devant l'autel, puis, regardant l'avocat, il s'avance vers lui sans hésiter : Mon cher avocat, lui dit-il, je vous attendais, venez. » Un peintre de Villefranche-sur-Saône, François Dorel, qui avait depuis longtemps abandonné toute pratique religieuse, vint à Ars dans un simple esprit de curiosité pour voir « ce pauvre curé qui confessait nuit et jour ». Il y alla comme à une partie de chasse, avec son chien et son fusil. Au moment où il arriva à Ars, l'abbé Vianney traversait la place au milieu de la foule agenouillée. Il vint droit au chasseur et lui dit : « Monsieur, il serait à souhaiter que votre âme fût aussi belle que votre chien. » Surpris, l'homme se laissa entraîner à l'église. Il se convertit et entra plus tard à la Trappe d'Aiguebelle.

 

Une foi ardente en la divine miséricorde dirigeait toutes les confessions de l'Abbé Vianney : Il y en a, disait-il, qui donne au Père Eternel un cœur dur ; ils se trompent. Le Père Eternel, pour désarmer sa justice, a donné à son fils un cœur excessivement bon : puisque celui-ci a dit : « Mon Père ! Ne les punissez pas ! ». Le Père est donc bon, lui aussi, car on ne donne pas ce qu'on n'a pas. » « Nos fautes, ajoutait-il, sont comme un grain de sable à côté de la grande montagne des miséricordes de Dieu. »

 

Après quarante années de ministère, le saint curé était arrivé à un état de fatigue extrême. Il avait soixante-quatorze ans. Son œuvre était immense ; son nom rayonnait dans le monde entier. Au mois de juillet 1859, alors qu'il rentrait de l'église après avoir confessé toute la journée par une grosse chaleur, il tomba sur une chaise en disant : « Jn'en peux plus. » C'était la première fois qu'il manifestait sa lassitude. Il dut s'aliter. Dès que la nouvelle se répandit, la foule commença à remplir l'église pour prier afin d'obtenir sa guérison. Mais le saint curé savait que sa fin était proche, et que cette fois « Sainte Philomène n'y pouvait rien ». Le 2 août, il reçut le saint Viatique, bénit sa paroisse et tous ses collaborateurs. Il mourut doucement dans la nuit.

 

Les fidèles défilèrent devant le corps du saint, revêtu du surplis blanc et de l'étole. Un foule de six mille personnes environ assista aux obsèques. Dans le discours qu'il prononça sur la place après la cérémonie, Mgr de Langalerie, évêque de Belley, célébra la sainteté extraordinaire du curé d'Ars : « Il faut dire à votre gloire, ô mon Dieu, ajouta-t-il, que cette vie a été une merveille de votre puissance et de votre amour, une éclatante merveille et un continuel miracle ! »

 

L'abbé Vianney fut proclamé Vénérable le 3 octobre 1874 par Pie IX. Le 21 février 1904 s'ouvrait le procès de béatification. Par un décret du 12 avril 1905, Pie X instituait Jean-Batiste Vianney « patron de tous les prêtres ayant charge d'âmes en France et dans toutes les contrées soumises à la France ». La canonisation eut lieu le 31 mai 1925, en même temps que celle de Jean Eudes.

 

                                                                               daniel.guerisseur.spirituel@gmail.com

 

DECORTE Daniel, lieu dit Sévirac, 34390, Colombières Sur Orb - 06.81.04.20.13